Intime
L’éveillé
La voiture roule. Il fait nuit noire, les lampadaires défilent. Je les évite des yeux comme si je faisais des bonds : merde, j’ai perdu. Je n’arrive pas à voir l’heure sur le tableau de bord. Je pense qu’il est tard mais je ne suis sûre de rien. Les rues sont vides et j’ai froid.
J’aperçois enfin les immeubles et leurs pièces éclairées : un salon, une chambre, une cage d’escalier… J’adore ça. Quelqu’un est forcément réveillé, comme moi. Il y a des meubles anciens, des photos accrochées au mur, une télévision allumée, un frigo recouvert de vignettes. Je commente la décoration, le choix du papier peint, du luminaire et j’imagine le visage de l’éveillé. Je lui invente une vie, des souvenirs, des instants dans cette pièce et je prolonge l’entièreté de l’appartement.
Soudain, la voiture est engloutie dans une obscurité intense avec pour unique repaire la lune blanche, toute ronde, comme les assiettes de la cantine. Je reconnais la route. Je sens qu’on approche de la maison. Il est temps de fermer les yeux, jouer l’enfant endormie. Maman me détachera délicatement pour ne pas me réveiller. Elle me portera jusqu’à mon lit, m’emmitouflera dans la couverture et quand elle rabattra la porte, je regarderai le ciel étoilé par la fenêtre. Peut-être que la lune m’aura suivi jusque-là, je ne le sais pas encore.
Pour l’instant, papa coupe le moteur. Maman se retourne et râle que je suis trop lourde maintenant. Je comprends que le plan tombe à l’eau. Je vais devoir marcher et me coucher seule.
La question est :
Saurai-je me réveiller ?


Baleine
Madeleine était à bord d'un navire plus grand qu'un chalutier. Les vagues étaient immenses, et des ombres monstrueuses se laissaient deviner, bien qu'elles puissent être nées dans son propre esprit torturé. Le ciel, d'un gris sombre, laissait parfois les rayons du soleil frapper sa peau, apportant un peu de chaleur à la froideur des mers. Les tonneaux de réserves cachés au fond de la cale roulaient de part et d'autres du bateau, offrant un bruit assourdissant et répété. Madeleine n'en pouvait plus. Elle n'aurait su dire - a qui me direz vous, elle qui était bien seule - ce qui était le plus effrayant: la tourmente des vents qui balayaient de toute part ou le vacarme qui recouvrait le sifflement de la solitude agitée.
Le bateau avançait, Madeleine avec lui. Que pouvait-elle faire de plus que se laisser porter? Elle entendait parfois le choc des tonneaux tombant en mer, et se disait que la faim ne valait rien, pourvu que le bruit se tût. Au grand dam de la belle, les ombres dansaient toujours autour d'elle, menaçantes, prêtes à bondir pour l'engloutir. Elle résistait, elle faisait front. Elle savait que la mer se calmerait et que les nuages finiraient plus blanc encore qu'une crème glacée. Elle s'y voyait déjà, prête à plonger dans l'eau claire comme une gracieuse baleine blanche. Il lui fallait tenir bon, vaincre les grandes marées et garder le navire à flot, même vide.
Fond de culotte
J’ai perdu mon bébé. Fausse couche. Apparemment, c’est une chose fréquente, ça arrive à une femme sur cinq durant les trois premiers mois. C’est ce que m’a dit la gynécologue. Je fais partie du mauvais côté de la moyenne. Elle m’a dit de ne pas m’en faire, que je reviendrai vite la voir.
La douleur est insupportable. Je me tords tellement je souffre. Je dois attendre qu’il tombe. Je m’imagine un bébé miniature mort dans le fond de ma culotte.
Un petit mort que j’aimais déjà pourtant
Mais je me rassure : on m’a dit qu’à ce stade, ce n’était pas grand-chose et que, quand il tombera, il ne ressemblera plus à rien.
Marque page
Elle a décidé de partir, de prendre son sac, ses valises, parce qu’elle pensait que partir changerai l’état de son esprit, soignerai les blessures de son cœur. Elle ne le savait pas encore mais il était bien trop saigné à vif pour partir en vacances.
Elle pensait que les kilomètres parcourus donneraient à sa vie une lumière oubliée, une stabilité convoitée et surtout, une autre Elle. Une toute nouvelle, toute neuve, dont les morceaux n’ont plus aucune trace de colle sur les rebords, une colle pas suffisamment forte pour la casse occasionnée.
Avec le temps et les journées mortes, espérant que quelqu’un viendra la sauver, les morceaux sont devenus papier. Elle les découpe toujours plus fin, rendant le puzzle de son être plus complexe ; bien trop de pièces à assembler.
Elle est partie au soleil. Il y a la mer et il est bon de s’y tremper les pieds. Elle regarde souvent au loin, sans doute pense t-elle qu’il faille partir plus au large, sans se dire qu’il serait meilleur de se recoudre d’un fil épais, incassable, si solide qu’il maintiendra chacune des pages du livre de sa vie, les plus belles comme les plus laides. Elle pourra toujours les déchirer pourvu qu’elles tiennent.
Une page en moins de l’œuvre serai un nouveau morceau brisé, une lecture impossible et indéniablement, une fin des plus frustrante.
Le bonhomme tordu
Il était un petit homme qui, un jour, devint grand. Il était grand sans l'être vraiment. Il n'avait ni père, ni mère, mais venait bien de quelque part. Il venait d'un amour aveugle qui le tordit de toute part. Il avait en lui un cœur enfoui sous un cuir épais qui, fragile et caché, s'émiettait. De petit à grand, il n'a jamais pleuré devant le monde, même si, en dedans, le petit homme se noyait dans l'immonde.
Il était en colère, voulait hurler sur ses briseurs d'âme, mais c'est en silence qu'il brûlait sans moindre flamme. Il aimait être seul et l'était même à plusieurs, et pourtant, celle qui l'aimait lui a donné deux douces lueurs. Tout tordu, il essayait de se tenir droit, hélas, bien que grand, il restait maladroit. Alors, il souriait à qui voulait bien le croire tout en sombrant jour après jour dans le noir.
Il était un petit homme bien plus haut que trois grosses pommes, et dansaient près de lui les vers de la folie.


Déraison
« J’aimerai faire ce que je veux et n’être jamais contrarié par quelqu’un. Je veux vivre totalement libre et sans contrainte » s’écria la petite fille.
- C’est impossible. Tu ne seras jamais heureuse. Tu ne peux pas envisager le bonheur dans cette espèce de liberté. Tu n’es pas raisonnable, s’offusqua l’adolescente qui, elle, ne sut quoi répondre sur sa propre vision du bonheur.
J’en suis venue à me demander ce que pouvait-être le bonheur selon moi. Je ne suis plus une enfant, déjà bien loin de l’âge de légèreté et tout aussi loin de l’âge dit de raison.
Ma première pensée serait égale à celle d’une petite fille, et alors l’irraisonnable me conduirai fatalement au malheur.
Ne faut-il pas passer par l’un pour connaître l’autre ?
Enfin, je me suis souvenue d’un feu de cheminée, du crépitement du bois qui se consume, de la chaleur et la lumière qu’il s’en dégage, du moelleux de mon vieux fauteuil vert. Il y a un air de jazz et les vroom-vroom du bout d’homme cognant ses Majorettes.
Ressentais-je le bonheur à ce moment précis ?
Douce insouciance dans mon corps d’adulte.
Je leur répondrai à mon tour que j’aimerai faire ce que je peux et n’être jamais atteint par quelqu’un. Je veux vivre totalement, limitant les contraintes. Je suis souvent heureuse dans mon espèce de liberté et il n’est pas toujours bon d’être raisonnable.
« Quand il faudra fermer ce livre, ce sera sans regretter rien. J’ai vu tant de gens si mal vivre et tant de gens mourir si bien »
Le crève-cœur, Louis Aragon
Quand enfin j’aurai pris conscience que ma vie est un enchaînement de petites morts, de la naissance à aujourd’hui, et que de mes trépas je suis revenue, des morceaux en moins, que de cette vie, vécue plusieurs fois, parfois de loin, parfois de trop près, je ne devrais regretter les erreurs passées, ni la douleur rendue, ni les rires partagés, ni les amis perdus.
Parce que de cette vie, et celle qui suivra ma prochaine mort, il ne restera rien que quelques mots écrits et des souvenirs de moins en moins forts. On retiendra peut-être une ou deux photos, qui ne voudront plus dire grand-chose car, quand il faudra fermer ce livre, on passera à…
Autre chose.
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